Ce qui nous lie : l’expo
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C’est l’histoire d’un fil. Qui nous lie ou nous délivre. Qui noue des liens, crée des amarres ou que l’on coupe pour exister. Un fil pour aller vers les autres ou vers soi-même. C’est l’histoire d’un envoi. Une petite chose banale, un envoi : juste pour bavarder. Entre proches ou avec les lointains, qu’on ne voit jamais. Donner signe de vie, sans se dévoiler. Présenter un visage aux autres… pour échanger un clin d’œil ou une parole. Ou bien des timbres, entre philatélistes. |
Pour communiquer, on peut passer un coup de fil : téléphone, internet, toute la technologie moderne transforme les ondes en fils de communications. Filets de voix qui filent à toute allure sur des routes virtuelles. Sacré filon pour les Télécom.
Mais les fils, d’abord, ce sont des choses et on s’en sert.
Dans les tiroirs et les placards, il y a des pelotes de laine, des bobines, des aiguilles, des boutons. Tricoter des pulls, raccommoder la maille qui a filé, broder des ouvrages, nouer, faufiler et coudre : tous ces liens élaborent et maintiennent en état nos vêtements au quotidien.
Dans la salle de bains, un seul fil aide à nettoyer les dents.
Dans la cuisine, le fil lie le sachet de thé à l’étiquette. Il s’épaissit en ruban, en raphia quelquefois, pour emballer les cadeaux.
Dans l’entrée, tiens ? La laisse du chien !
Dans l’atelier, il permet de vérifier l’aplomb, de souder, de réparer, de construire : ficelles et fils de fer, grillage, corde.
Il y en a tant qu’ils s’enroulent, se concentrent, ne laissent plus dépasser qu’une mèche. Une étincelle et la bombe explose, le volcan entre en éruption et les liens s’éparpillent en gerbes, en bouquets. Filaments de communication rougeoyants, lumineux…
Les enfants s’en servent pour jouer, car le fil est élastique et peut se muer en corde à sauter, en panier de basket, en cage de foot. Les fils sont aussi des prétextes pour créer : coller, enfiler des perles, dessiner une maison, une silhouette et un fildefériste, fabriquer une marionnette.
Jeux physiques et jeux de mots pour dire les sentiments passagers : aujourd’hui, I fil good, aujourd’hui, je file du mauvais coton, aujourd’hui, je suis pressé, je file… voir les haltérophiles, les drosophiles et les philanthes. Mal à la tête ? Prendre un Kaofil pour soigner les migraines !
Dans le jardin, sur le fil à linge, se balancent, côte à côte, soutien gorge et string, instruments complices de fil-harmonie.
Quel que soit notre état, mes frères, restons philanthropes… Gardons comme fil conducteur la tolérance et le respect des autres car il y a tellement de liens possibles ! Entre les peuples, entre les hommes et les femmes, entre les règnes : minéral, végétal, animal.
Métissage des gens, patchwork des genres.
Lien paisible comme la plume de la colombe, léger comme le fil de la plume de l’écrivain… ou bien sentiment fort et intense comme l’amour.
La trame se tisse instantanément quelquefois pour filer le parfait amour, mais attention à Cupidon : si ses flèches ouvrent les portes de notre cœur vers les autres, vers le monde et vers la musique de la vie, une seule empoisonnée peut rompre nos cordes sensibles et nous rendre hémophiles.
Démêler les fils libère les pulsions de vie.
La trame est fragile, elle se fortifie avec la chaîne de l’amour filial qui tisse des liens primordiaux entre fils et filles : ceux du cœur, des racines, de l’appartenance à un lieu, à la chaleur d’une maison et d’un animal.
Dès le commencement de la vie, le bébé est lié à sa mère par le cordon ombilical.
Vie intra-utérine, palpitante, aquatique, pendant laquelle le bébé se prépare en secret. Dès qu’il naît, il faut couper ce cordon afin qu’il puisse trouver la filière de sa propre vie et voyager vers les autres.
Car le monde entier est veiné de liens : rubans d’asphalte des routes, rails et ponts de fer, chemins de terre, sillons blancs des bateaux et des avions. Sur les cartes, le monde montre les traces d’un réseau complexe.
Et voyager, ce n’est pas seulement filer à l’anglaise ou se transporter ailleurs ; c’est faire défiler son empreinte tout au long du trajet, du départ, des amarres, à l’arrivée.
Que l’on soit homme ou pigeon voyageur, le bout du voyage n’est-il pas toujours un havre, une plage ? Et l’eau, source de toute vie ?
Au fil de l’eau, la fleur prend vie, la bouteille flotte pour transporter le message, le cerf n’est plus volant mais nageant. Et les détritus que la mer charrie servent encore de support pour filer la métaphore.
Au fil de l’eau, de Ouagadougou à Philadelphie, de Mayotte aux Philippines, on peut regretter que les dauphins se prennent au piège des filets mais on peut se réjouir aussi lorsque les pêcheurs ramènent à manger.
Sur la plage, le soleil éblouit. Rassemblons les coquillages en valise et rentrons à l’ombre se reposer.
Du dehors au-dedans, du manifeste à l’intimité, il y a un tout petit pas mais pourtant un grand trajet.
Alors qu’au dehors, avec les autres, nous lions connaissance, dans notre for intérieur, il y a quelquefois des sacs de nœuds, des écheveaux filandreux de sentiments qu’il nous faut démêler : la sensation de ne plus tenir qu’à un fil, d’être sur le fil du rasoir, qu’un fil tenu sépare la vie de la mort, que le temps effiloche. Courage, filons… Sans se défiler, face aux aléas, toujours prévoir un parachute…
Cette tension intérieure peut prendre la dimension d’un malaise mais aussi d’un cocon qui protège les pensées et les secrets.
Comme les anneaux de croissance révèlent l’âge de l’arbre, les fils d’ADN font de chacun un être particulier et déterminé. Et comme l’araignée, chacun tisse patiemment la toile de sa vie, de ses désirs, de ses pensées. De sa foi aussi, en Dieu ou en la vie.
Ce qui nous lie, au fond, à nous-même et aux autres, c’est peut-être cette philosophie :
« Une ligne de pensées invisibles comme un ange,
une ligne de communication quand cet ange apparaît,
SVP, ne coupez pas la ligne. »
Frédérique Garlaschi
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