Sables Noirs
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Une nouvelle écrite depuis quelques temps. Je l’aime bien. Elle est inspirée par le souffle de l’Asie, les vents brûlants du désert. |
Je suis né à Istanbul, en Turquie.
Elle s’appelait Constantinople encore, je crois.
Je n’ai pas connu la ville. Il paraît qu’elle est d’or et d’argent.
Ma vie a couru comme un cheval au galop dès le deuxième jour de ma vie. Mon père Abeké était un esclave du sérail. Il m’a pris et s’est enfui.
Comment les portes du sérail, les portes lourdes qui ne connaissent qu’un sens de passage se sont-elles ouvertes sur Abeke et un bébé ? Je ne l’ai jamais su.
Le premier souvenir que j’ai d’Abeke, c’est le jour où je suis tombé de chameau. Il a pansé ma bouche égratignée avec de la graisse de mouton et m’a pris dans ses bras :
— Alik, mon fils. Kazakh, cela veut dire homme debout, homme libre. Tes larmes sécheront au vent de la steppe. Redresse-toi comme le bercout terrassant le lapin et remonte sur le chameau.
Je ne suis jamais plus tombé de chameau. Abeke mon père a eu de la chance : il a connu l’esclavage puis la liberté. Moi, j’ai connu l’inverse. J’ai découvert le vague à l’âme en 1917, lorsque les Bolcheviks sont venus nous dire qu’ils étaient devenus nos maîtres.
Bien souvent, mon père m’a raconté notre fuite de Turquie. Comment il a longé les côtes de la mer Noire parce que ma mère lui avait dit de fuir du côté où le soleil se lève. Comment il m’a nourri de lait de chèvre, volé le soir dans les pâturages. Comment il a erré des jours et des nuits le long des chemins, mourant de peur que les janissaires du vizir ne le pourchassent. Il a atteint le pays des Arméniens alors que mes dents ne pouvaient pas encore croquer les dattes tendres puis parvint à gagner les rives dorées de la mer des Kazars, la grande mer aussi verte que les coupoles des mosquées, quand mes jambes étaient encore aussi courtes que celles de la marmotte. Sa voix aiguë me parle encore. Elle dit : « J’ai pleuré, Alik, ce soir-là, parce que j’ai su que ta mère était perdue à jamais. Je t’ai sauvé mais j’ai perdu ta mère. Une vie pour une vie, par Allah, est-ce juste ? »
Nous avons trouvé un bateau pour nous emmener sur l’autre rive, au pays de mon père. Celui de la liberté. Mais la liberté se paie toujours très cher. « Les frontières sont maudites, disait-il. Elles font de nos frères nos ennemis. »
J’écoutais toujours attentivement les paroles d’Abeke mon père. Lorsque Allah l’a repris dans ses bras, ses mots si justes m’ont manqué longtemps. Mais depuis peu, j’entends avec netteté ses anciennes paroles résonner dans mes oreilles, et elles me paraissent neuves. Je ne vais pas tarder à le rejoindre.
Abeke s’est joint à une caravane pour que nous puissions rejoindre la steppe. Il a mis les miettes de son cœur tout près de son foie et s’est joint à des Kirghizes rentrant dans leur pays, près de la Montagne aux Esprits, celles que les Chinois appellent Tian Shan.
Un chamelier pour trois chameaux, un cheval par chamelier, telle était la règle pour former une caravane. Mon père a pu négocier un Akkal-Tekke pour lui-même, doré comme les blés de la nouvelle lune. Quant à moi, il m’a installé entre les deux bosses d’un chameau pour traverser les deux terribles déserts, le Kara Kum et le Kizil Kum. Ils m’ont donné un caftan noir qui piquait la peau, une toque en poils de loup et des bottes de feutre. Nous avons affronté les vents terribles, les vents tournants qui poncent les joues et noient les yeux de sable, les vents gros de pierres qui frappent les dunes comme la marée. Les vents glacés d’hiver. Le froid et le silence que les chants des caravaniers ne parvenaient pas à rendre supportables.
En grelottant, je questionnais Abou Wakhan, notre caravanier, sur l’animal que je montais.
— Un chameau, Alik, est plus précieux que les plus belles perles d’Orient. Il vaut huit yacks dans les terres du Sud, neuf chevaux dans le Khârezm et quarante-cinq moutons tout autour du désert. Sa force et son courage sont immenses sous le soleil et sous le gel, et son caractère doux. Il nous donne sa laine, son lait et sa viande.
Mon père écoutait attentivement les paroles et les conseils d’Abou Wakhan. Nous faisions halte lorsque le soleil commençait à descendre. Des hommes s’occupaient des chameaux, des chevaux, montaient les deux yourtes dans lesquelles nous dormions. Un thé brûlant, du lait et du fromage de chamelle dur comme la roche, quelques abricots secs.
Une fois, Abou Wakhan tua un vieux corbeau. Je me souviens encore de la chair coriace de la bête, brûlée par le feu de bois du saxaoul. Un délice. Un homme restait toujours éveillé. Le désert est immense, et grands les risques de faire une mauvaise rencontre. J’appris peu à peu la langue kirghize et je parvins à suivre les conversations, le soir, entre les hommes. Ils parlaient quelquefois des dragons de feu que l’on peut voir surgir dans la nuit noire, des esprits ailés envoyés par le diable, des visions qui incitent les hommes à dévier du chemin. Ils discutaient longuement lorsqu’un peu de pluie sale, mélangée de sable, nous surprenait en chemin et effaçait la piste. J’entendais leur crainte des tribus ennemies, des Turkmènes sans pitié et des Karakalpaks vicieux, qui tous parcouraient les mêmes territoires et se querellent encore pour des histoires vieilles comme le Prophète – à Lui bénédiction et salut.
Je ne m’ennuyais jamais. A peine couché sous la couverture de poils de chameau, je m’endormais. Je cherchais dans mes rêves le visage de ma mère que les mots d’Abeke ne parvenaient pas à me décrire. Grâce à l’affection d’Abou Wakhan et de mon père, je me sentais toujours à l’abri des esprits et des démons.
Ces heures à marcher dans le sable froid, tantôt dur ou fuyant sous la semelle, ces jours à chercher un puits, d’où nous tirions une eau saumâtre qu’il fallait faire bouillir longuement, ces jours à désespérer de se réchauffer n’ont pas été les meilleurs moments de mon enfance. Mais « une seule journée de lumière vaut mieux que mille nuits », dit le proverbe.
Un jour, nous avons vu la salamandre jaune se dorer au soleil. Nous sommes sortis du désert.
J’ai gardé pour le silence du désert le respect de l’eau pour la jarre.
Le désert est hostile, il est comme une femme en courroux, mais comme la femme, il sait aussi tendre des bras aimants et donner des visions enchantées.
Le désert m’a parfois caressé le dos et chuchoté des mots de mère.
Freda

25 mai 2007 à 8:21 am
[…] Après un passage dans l’enseignement de la philosophie et du français, plusieurs années aux éditions Privat en tant que coordinatrice éditoriale, elle décide de poser ses propres mots sur la feuille et écrit un roman « Demain l’Orient », un recueil de nouvelles (lien sur « Sables Noirs », des histoires pour les enfants et moult poèmes. […]